• Mamzelle Cervelle

Cerveau et comparaison sociale : distinguer la vie des posts de la vraie vie

Dernière mise à jour : 21 mars

Quand on se promène sur Instagram, pourquoi peut-on avoir le sentiment que l’on est moche et qu'on ne voyage pas assez ? Pourquoi a-t-on l’impression que notre carrière ressemble à un clip au ralenti quand on va sur LinkedIn, ou alors que notre vie de famille est si loin du bonheur des autres “tout sourire” sur leur portrait familial d’un dimanche ensoleillé ? Qui n’a pas lorgné sur une énième photo d’assiette gastronomique en se disant “Oh ça suffit là !”. Dans certains contextes, de telles balades sur internet pourraient vraiment nous donner le cafard, nous rendre jaloux, ou même anxieux.

Une étude de 2016 a révélé que plus des adolescents se comparaient aux autres de manière négative sur les réseaux, et plus ils avaient de chance de noter comme plus “basse” leur satisfaction dans la vie.

Pourtant, quelques connaissances sur le fonctionnement du cerveau et particulièrement de biais cognitifs associés à la comparaison sociale peuvent expliquer comment ces contenus peuvent parfois nous miner, mais aussi comment remédier à des risques qui pourraient saper notre journée.


par Adrian Swancar (Unsplash)

Pourquoi se compare-t-on ?

Pour le cerveau, se comparer aux autres est une opération qui est systématique. On ne peut pas s’empêcher de le faire car c’est en nous comparant aux autres que l’on peut mieux se repérer sur soi-même. Comme quand on prend une boussole et que l’on repère le nord pour en déduire les trois autres points cardinaux, le cerveau étudie les autres pour situer où nous en sommes dans notre vie en termes de compétences ou bien d’opinions par exemple. C’est ce que le psychosociologue américain Leon Festinger a appelé la comparaison sociale. Les relations sociales que l’on entretient nous impactent forcément d’une manière ou d’une autre. Un élément clé de la comparaison sociale peut être la direction dans laquelle s’effectue cette comparaison. En effet, elle peut se faire “vers le haut” (“upward comparison”) lorsque l’on ciblera des personnes qui nous dépasseraient sur les critères de comparaison, ou bien “vers le bas” (“downward comparison”), lorsque l’on observe des personnes que l’on associerait à des compétences moins nettes que les nôtres ou bien à des opinions que l’on peut considérer comme bancales par rapport aux nôtres.

Et après la direction, c’est la distance relative qui peut aussi jouer un rôle selon l’assimilation ou le contraste que l’on peut associer à une comparaison avec une autre personne. S’assimiler à une personne qui nous dépasse peut nous amener à être inspiré ou motivé par d’autres. Mais percevoir trop de contraste peut nous décourager. Dans le cas contraire, observer un contraste entre soi et une personne que l'on considère moins compétente peut nous faire réaliser la chance que l’on a et se sentir apte à aider, mais si on s’assimile, on peut aussi se sentir plus vulnérable.

Mécanisme automatique des êtres sociaux que nous sommes, la comparaison sociale a donc existé depuis bien plus longtemps que les réseaux sociaux !


Le biais de correspondance

Alors que les comparaisons sociales hors ligne, ou bien “dans la vraie vie” (même si la vie en ligne fait partie de la vraie vie) nous amènent à côtoyer toutes sortes d’individus avec leurs succès et leurs épreuves, les réseaux sociaux ne peuvent pas transcrire le même équilibre. En effet, chaque post est partagé de manière consciente et réfléchie par un utilisateur. Il peut même s’agir d’experts en communication qui gèrent les comptes de personnalités. Ainsi donc, la gestion de l’exposition d’une vie va nécessairement mettre en valeur les expériences les plus positives. Il est très rare de faire un post LinkedIn lorsque l’on a raté sa présentation au travail par exemple. De même, la plupart des selfies partagés sur Instagram sont rarement l’objet d’un visage bien empâté au réveil. Cette véritable mise en scène de la vie nous impacte davantage à cause du biais de correspondance. Ce biais cognitif laisse le cerveau assimiler quelques posts bien léchés à la réalité complète de la vie d’une personne associée au compte. Comme le décrit une étude américaine de 2012, il peut donc s’en suivre une perception de la vie des autres comme meilleure que la nôtre, et qui peut s’accompagner d’un sentiment d’injustice éprouvé par des utilisateurs qui ne sont pourtant exposés qu’à une fraction sélectionnée et éditée de la vie des autres.


Le biais de disponibilité

L’autre problème c’est que même s'il s’agit de posts de personnes que l’on connaît hors ligne et que l’on a déjà côtoyées pour connaître leurs failles et la diversité de leurs expériences de vie, le biais de disponibilité vient encore frapper nos capacités d’analyses. Ce biais va nous construire des représentations en se basant sur ce qui est le plus facilement accessible en mémoire, et non sur ce qui serait le plus représentatif ! Et les informations stockées en mémoire qui nous tendent les bras pour qu’on les manipule sont notamment celles qui sont les plus récentes. En conséquence, même si on a un ami que l’on a vu avec des hauts et des bas il y a quelque temps, on peut rapidement se représenter sa vie avec les informations les plus récentes à disposition, ces dernières peuvent donc correspondre à celles qui seront postées sur les réseaux!


Que faire ?

Malgré les effets que pourraient avoir ce type de comparaison sociale, il faut bien comprendre que cela dépend également de l’état d’esprit à priori avec lequel on va sur les réseaux. Avec l’anxiété et la solitude qu’ont pu ressentir beaucoup de personnes pendant la crise sanitaire, il est probable que les réseaux sociaux aient beaucoup contribué à notre bien-être en nous gardant connecté au monde. Il se peut aussi qu’ils nous aient parfois donné le cafard. Alors heureusement les études ont aussi montré que le fait d’entretenir des relations hors ligne et des communications synchronisées avec des contacts est lié à moins de perceptions négatives associées aux comparaisons sociales.


Ainsi, avec l’extraordinaire mise en scène de la vie ordinaire et des biais de correspondance et de disponibilité qui rentrent en jeu, on n'y voit parfois que du feu. Mais en prenant conscience de ces points et en prenant soin d’entretenir des relations avec des rencontres hors ligne, on peut contourner les pièges qui se présentent avec la comparaison sociale sur les réseaux sociaux !




Références :

  • Chou, H.-T. G., & Edge, N. (2012). "They are happier and having better lives than I am": the impact of using Facebook on perceptions of others' lives. Cyberpsychology, Behavior, and Social Networking,15(2), 117-121. https://doi.org/10.1089/cyber.2011.0324

  • Festinger L. A Theory of Social Comparison Processes. Human Relations. 1954;7(2):117-140. https://doi.org/10.1037/0033-2909.117.1.21

  • Frison, E., & Eggermont, S. (2016). “Harder, Better, Faster, Stronger”: Negative Comparison on Facebook and Adolescents' Life Satisfaction Are Reciprocally Related. Cyberpsychology, Behavior, and Social Networking 19(3), 158-164. https://doi.org/10.1089/cyber.2015.0296

  • Fox, J., & Moreland, J. J. (2014). The dark side of social networking sites: An exploration of the relational and psychological stressors associated with Facebook use and affordances. Computers in Human Behavior, 45, 168-176. https://doi.org/10.1016/j.chb.2014.11.083

  • Gilbert DT, Malone PS. The correspondence bias. Psychol Bull. 1995 Jan;117(1):21-38. Amos Tversky, Daniel Kahneman (1973). Availability: A heuristic for judging frequency and probability, Cognitive Psychology, 5(2), 207-232, https://doi.org/10.1016/0010-0285(73)90033-9


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